(Entretien réalisé par Darina Chesheva)

Darina Chesheva: Qu’est-ce qui t’a attiré au départ vers l’apnée, et en quoi ton parcours a-t-il façonné ton approche de ce sport ?

Guillaume Bourdila: Ce qui m’a attiré vers l’apnée, c’est d’abord quelque chose d’assez paradoxal. J’ai toujours eu une forme de peur de l’eau, de la profondeur, et même de ce qu’elle représente. Justement, l’apnée a été pour moi une manière d’aller au contact de ça. Pas pour le fuir, mais pour le comprendre et l’apprivoiser.

Avec le temps, mon parcours a façonné une approche très exigeante de ce sport. L’apnée n’est pas seulement une question de relâchement ou de sensations, c’est aussi un travail de précision, de technique, d’adaptation et de lucidité. Mon expérience en piscine comme en profondeur m’a appris que la performance vient autant de l’excellence technique que de la capacité à rester calme dans l’inconfort.

Darina Chesheva: À quoi ressemble une semaine d’entraînement type pour toi, à la fois sur le plan physique et mental ?

Guillaume Bourdila: Une semaine d’entraînement type représente aujourd’hui au minimum cinq entraînements dans l’eau, auxquels s’ajoutent trois à quatre séances de musculation, dont du CrossFit. J’aime énormément tout ce qui me pousse à me dépasser, notamment le travail avec des charges lourdes. C’est quelque chose que j’apprécie vraiment, et qui me permet aujourd’hui d’être plus puissant sous l’eau.

Dans l’eau, les séances varient selon les périodes et les objectifs, avec du travail orienté vers l’hypoxie, l’hypercapnie, la vitesse, la technique ou encore l’endurance.

Guillaume Bourdila CWTB with Cetma Taras fins
Guillaume Bourdila – CWTB with Cetma Taras fins

Darina Chesheva: Quels exercices ou quelles routines ont eu le plus d’impact sur tes performances ?

Guillaume Bourdila: Ce qui a eu le plus d’impact sur mes performances, c’est avant tout la régularité à l’entraînement, le fait d’être totalement concentré, et surtout pleinement engagé dans la qualité du travail réalisé. Aller à l’entraînement juste pour cocher une séance ne sert pas à grand-chose. Ce qui fait progresser, c’est d’être capable de faire un vrai bon travail à chaque fois.

Si je parle d’exercices en particulier, certains m’ont beaucoup apporté, comme le statique dynamique dans mon cas, ou encore le 50 m lent. Le 50 m lent consiste à réaliser un 50 mètres le plus lentement possible, en rampant au fond du bassin. C’est un exercice très intéressant, parce qu’il demande beaucoup de maîtrise, de relâchement et de résistance.

Darina Chesheva: Quelle est ta discipline favorite en compétition, et laquelle te semble la plus difficile ?

Guillaume Bourdila: Aujourd’hui, ma discipline favorite en compétition en piscine est sans doute la brasse, donc le DNF. C’est une discipline que j’aime particulièrement parce qu’il n’y a pas d’artifice, seulement de la technique, du ressenti et énormément d’entraînement pour atteindre un haut niveau.

En profondeur, mon cœur balance surtout entre le CWTB et le FIM. J’aime les disciplines exigeantes, les vrais challenges. J’aime aussi énormément le CNF, mais la réalité, c’est qu’avec le temps que je consacre à la piscine, je n’ai pas toujours une adaptation pulmonaire suffisante pour m’y investir comme je le voudrais. C’est aussi pour cela que j’apprécie beaucoup la bipalme.

Et puis en profondeur, il y a quelque chose d’unique qu’on ne retrouve évidemment pas en piscine : la chute libre. C’est une sensation absolument géniale.

Guillaume Bourdila CNF

Darina Chesheva: Quels sont les plus grands défis techniques ou mentaux lorsqu’on passe des disciplines en piscine à la profondeur ?

Guillaume Bourdila: Le plus grand défi quand on passe de la piscine à la profondeur, c’est d’abord que les contraintes ne sont pas les mêmes du tout. En piscine, l’exigence est extrêmement physique. On cherche à produire une performance maximale, en flirtant presque toujours avec la limite de la syncope. Tout est très intense, très calibré, très poussé.

En profondeur, la logique est différente. On essaie au contraire de garder une petite marge d’erreur, parce que les conséquences ne sont pas les mêmes et que le milieu impose une autre forme de prudence. Il faut composer avec la pression, avec les sensations du corps, mais aussi avec tout ce que l’environnement peut provoquer.

Dans mon cas, il y a aussi quelque chose de très personnel dans ce passage vers la profondeur. J’ai une vraie peur de la profondeur, et aussi une peur de ce que je ne vois pas. C’est un élément avec lequel je dois composer. Là où la piscine est un cadre fermé, lisible, maîtrisé, la profondeur m’oblige à affronter quelque chose de beaucoup plus inconnu. C’est aussi ce qui la rend attirante, mais c’est clairement l’un de mes plus grands défis.

Passer de l’un à l’autre demande donc une vraie capacité d’adaptation, parce qu’on ne change pas seulement de discipline, on change presque de rapport à l’apnée.

Darina Chesheva: Parmi toutes tes réussites, lesquelles te rendent le plus fier ?

Guillaume Bourdila: Les titres mondiaux comptent évidemment énormément, parce qu’ils représentent des années de travail, de sacrifices et d’engagement total. Être plusieurs fois champion du monde, c’est quelque chose de très fort. Mais s’il y a une victoire qui garde une place vraiment particulière, c’est la première fois où je suis devenu champion du monde. Pour tout ce qu’il y avait autour, pour l’histoire que cela représente aussi avec Kevin, ça reste l’un de mes plus beaux souvenirs et sans doute l’une des victoires qui m’a le plus rempli intérieurement.

Il y a aussi un autre moment qui m’a profondément marqué, c’est mon titre de champion d’Europe avec 236 mètres en brasse. Celui-là fait partie des exploits mentaux les plus forts de ma carrière. C’était un effort d’une intensité rare, où il a fallu aller chercher très loin. Ce sont des victoires qui comptent énormément, bien sûr pour le palmarès, mais surtout pour ce qu’elles racontent du chemin parcouru.

Et au-delà des médailles, je suis aussi fier d’avoir réussi à durer, à rebondir, et à rester capable de me remettre en question. Il y a eu des saisons magnifiques, d’autres plus dures, avec des erreurs, des frustrations et des occasions manquées. Être encore là aujourd’hui, continuer à progresser et à viser haut, c’est peut-être une fierté encore plus profonde que les titres eux-mêmes.

Guillaume Bourdila CNF ascent

Darina Chesheva: Comment gères-tu la pression lorsque tu vises un record ou un titre mondial ?

Guillaume Bourdila: Je ne cherche pas à supprimer la pression, parce qu’elle fait partie du haut niveau. Quand on vise un record ou un titre mondial, elle est forcément là. L’enjeu pour moi, c’est surtout de lui donner la bonne place et de ne pas la subir.

Avec l’expérience, j’ai appris à revenir à des choses très concrètes. La respiration, la routine, la technique, l’exécution. Quand l’objectif est immense, il ne faut pas rester bloqué sur l’enjeu, il faut se recentrer sur ce qu’on maîtrise réellement.

J’essaie aussi de me jouer de tous les imprévus qui peuvent arriver pendant un championnat du monde. Le moindre détail qui pourrait générer du stress supplémentaire, je le vois presque comme une étape de plus dans mon championnat. J’aime me dire que, peu importe les petits obstacles, je serai celui qui les aura le mieux gérés. Au fond, je joue avec ces imprévus, et j’essaie d’en faire une force plutôt qu’un poids.

Guillaume Bourdila CWTB

Darina Chesheva: Quels sont les objectifs sur lesquels tu travailles actuellement dans ta carrière ?

Guillaume Bourdila: En ce moment, je suis encore très engagé dans la piscine, mais avec une vraie transition qui se prépare pour l’année prochaine. L’idée, ce sera de mettre fin à mon parcours en équipe de France piscine, simplement pour dégager davantage de temps et d’énergie pour la profondeur.

C’est une évolution importante dans ma carrière, parce que jusqu’ici, l’équilibre entre les deux a toujours été complexe à trouver. La piscine demande énormément d’investissement, et elle laisse peu de place pour construire un vrai projet ambitieux en profondeur.

À partir de l’année prochaine, l’objectif sera donc de me consacrer beaucoup plus sérieusement à la profondeur, avec l’envie d’aller chercher des podiums internationaux, mais surtout des records. C’est clairement là que j’ai envie d’ouvrir un nouveau chapitre.

Guillaume Bourdila with Orca wetsuit

Darina Chesheva: Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui veut commencer à concourir au plus haut niveau ?

Guillaume Bourdila: Je dirais d’abord qu’il faut se faire confiance. Il ne faut pas passer son temps à regarder les performances des autres pour se comparer ou se décourager. Il faut les regarder avec attention, oui, mais les voir comme des marches à monter progressivement. Ce qui paraît inaccessible aujourd’hui ne l’est pas forcément demain. Il faut y croire vraiment. Pour moi, croire que c’est possible, c’est déjà une énorme partie du travail. En être profondément convaincu, c’est presque tout.

C’est exactement comme ça que j’ai réussi à faire 236 mètres en brasse. À un moment, il faut être capable de croire à une performance avant même qu’elle existe réellement.

Ensuite, il faut rester humble, lucide, concentré, et surtout très régulier. Beaucoup de gens ont envie d’être champions, mais peu sont réellement prêts à faire tout ce qu’il faut pour le devenir.

Et enfin, je dirais aussi d’aller faire le plus de compétitions possibles. Pas forcément pour y faire des performances tout de suite, mais surtout pour prendre de l’expérience. Le haut niveau, ce n’est pas seulement la performance pure, c’est aussi la capacité à apprendre à gérer l’environnement, l’enjeu, les erreurs, et à grandir à travers tout ça.